Thursday September 25th, 2025

“S’adapter à son audience, c’est la clé de la communication autour de la science”

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L’un des grands partenaires de l’association des Ingénieurs et Scientifiques du Luxembourg, c’est le Fonds Nationale de la Recherche (FNR), qui finance généreusement le Wëssens-Atelier, et permet à notre équipe de bénéficier de ses précieux conseils et formations. Dans un pays dont le secteur scientifique est encore en plein développement, avec notamment une université très jeune, le financement de la recherche constitue un enjeu important. Le FNR se fait également fort de tisser et renforcer les liens entre la science et la société civile, et ne ménage pas ses efforts de communication sur tous les médias.

Jean-Paul Bertemes, “Head of Science in Society” nous explique son travail et celui de son équipe.

Jean-Paul Bertemes (© Dirk Hans/ScienceRelations)

Quelle est votre mission ?

La mission principale du FNR, c’est le financement de la recherche, et des institutions qui s’y consacrent.  Au-delà, nous attachons beaucoup d’importance à la promotion de la culture scientifique : ce sont ces activités que je dirige. Ces dernières nous poussent naturellement à créer et entretenir des échanges entre le monde scientifique et la société en général.

La science est donc à l’écart de la société ?

Je ne dirais pas cela. La science s’ancre naturellement dans la société, qu’elle aide à évoluer. Mais c’est certainement un domaine particulier, plus académique, avec lequel beaucoup de personnes n’ont pas de contact direct. Nous créons des espaces pour favoriser ce contact entre les citoyens, la science et les scientifiques.  

Vous êtes un scientifique pur ?

J’ai fait une maîtrise en chimie… et après cela des études en langues germaniques (Lehramt). Rien d’antinomique en fait. J’avais un prof de chimie dans le secondaire qui m’avait séduit avec cette matière, et j’étais fasciné par le processus scientifique : comment élaborer et construire le savoir, d’autant plus dans un contexte parfois contre-intuitif, si on considère par exemple que la matière qui remplit l’univers… c’est surtout du vide. Parallèlement, j’étais fasciné par la littérature, et j’ai étudié de conserve chimie et langue allemande. Ma fascination pour les langues et la rédaction m’a mené vers le journalisme, notamment RTL radio, GEO, Spiegel…

Il y a des points communs entre chimie et langues ?

J’ai donné beaucoup de cours de rattrapage en tant qu’étudiant. Beaucoup de filles qui y participaient me disaient : « Moi je suis bonne en langues mais mauvaise en sciences ». Alors je leur proposais d’étudier la chimie comme une langue. Si on fait une expérience, qu’on mélange des liquides, des solides, en créant des effets, comme des dégagements de chaleur, on doit formuler une phrase qui décrit ce que l’on fait avec des symboles chimiques. Les éléments chimiques et leurs symboles, on peut les traiter comme du vocabulaire, les réactions comme des phrases.

Comment positionnez-vous avec vos activités par rapport à l’école ?

Ce que nous faisons, c’est un complément à ce qui s’enseigne dans les écoles et les lycées. Le milieu scolaire est fondamental et incontournable pour l’apprentissage des sciences. On ne peut pas éviter une certaine rigueur ni une certaine profondeur pour comprendre des choses. Cela prend des mois, des années… pas question de superficialité. De notre côté, nous pouvons créer un esprit de curiosité, travailler sur l’image de la science. Quand on voit que Netflix donne une image cool à des métiers qui seraient plutôt austères a priori, comme avocat… tout est possible. Je concède que la série Breaking bad (sur un prof producteur de drogue) ne correspond pas à l’image positive du scientifique que nous voulons donner (rires).

Quels sont vos instruments d’action ?

Ils reposent sur quatre piliers : les événements (rencontres avec scientifiques), les médias et médias sociaux, où nous sommes très actifs, les formations pour aider les chercheurs à communiquer et les financements d’initiatives s’inscrivant dans notre domaine d’action, comme le Wëssens-Atelier.

Les grands événements fédérateurs sont bien connus : Science Festival, en collaboration avec le Musée national d’Histoire naturelle, Researchers’ Days et Researchers at School… Nous avons aussi lancé l’initiative « Research meets politics » qui nous a permis d’organiser des rencontres entre chercheurs et parlementaires. Dans ce cadre nous avons contribué à créer la cellule scientifique de la Chambre des députés, en 2020.

Nous rassemblons aussi tous les acteurs de la promotion de la culture scientifique au sein de SciCom Luxembourg.

On vous voit beaucoup à la télé, également…

Oui, je suis un des auteurs et présentateurs de notre format « Ziel mir keng », qui est diffusé sur RTL Télévision dans le cadre du programme PISA, mais aussi sur Youtube, Instagram et TikTok. Dans ce format nous présentons l’état des connaissances scientifiques sur des sujets d’actualité, en collaboration avec des chercheurs et journalistes scientifiques, qui nous aident à faire des recherches approfondies.

Notre présence dans les médias est fort développée. Le FNR a créé par exemple le site science.lu, une vitrine de la science et de la recherche au Luxembourg à destination du grand public. Nous communiquons sur les recherches qui sont menées au Luxembourg, grâce à notre réseau avec les institutions. Nous avons aussi à cœur de créer beaucoup de contenus en collaboration avec les médias, comme RTL, mais pas seulement :  l’Essentiel, le Journal, Radio 100.7… Sans parler de notre grand show télévisé que nous avons créé en collaboration avec la Fondation André Losch : Take off.

Vulgariser et populariser la science n’engendre pas la monotonie (photo: Steve Ginepri)

Nous sommes présents sur Youtube, Tik Tok, Insta… Pour parler aux jeunes, pour les faire parler, on doit s’adapter sans cesse aux nouveaux modes de communication. En plus, tous les contenus que nous produisons sont disponibles en ligne et peuvent être consultés et même exploités en milieu scolaire.

Vous voulez montrer aux jeunes que la science c’est sympa ?

Oui, mais pas seulement. Tout dépend du projet et de la cible. Avec Take Off, par exemple, ou il s’agit d’un côté de motiver les jeunes, leur faire voir la face « cool » de la science, leur permettre de se confronter à des jeunes de leur âge qui font de chouettes choses. C’est montrer la science sous un côté ludique, collaboratif, et pas sous un aspect plus obscur de rat de laboratoire ou de chercheur isolé. Mais Take Off est aussi beaucoup vu par des adultes, comme les parents qui regardent avec leurs enfants. Donc c’est en fait un programme pour toute la famille.

Le but est aussi de valoriser des jeunes, qui représentent les sciences. Et il y a aussi une approche pédagogique collaborative, celle de résoudre des problèmes scientifiques au sein d’une équipe. Pour gagner, il faut que l’équipe fonctionne bien, et que des talents complémentaires émergent. Take off, c’est fun… mais nous développons aussi des formats plus approfondis, pour ceux qui veulent aller dans le détail. Certains de nos formats sont plus adaptées aux jeunes, d’autres aux adultes – ou les deux en même temps. Mais nous ne ciblons pas que le grand public.

Nous travaillons par exemple avec le ministère de l’Education nationale et le Script pour développer des vidéos pédagogiques, et offrons des formations aux enseignants qui veulent organiser des défis scientifiques dans leurs classes.

Nous aidons aussi des chercheurs à vulgariser leur travail. Certains ne sont pas habitués à s’adresser à un public généraliste, ou même un public plus ciblé comme des mandataires politiques. Il y a une grande demande pour des formations. S’adapter à son audience, c’est vraiment la clé de la communication autour de la science.

Quelle est votre approche par rapport aux programmes de l’Education nationale ?

L’école, c’est la base pour l’éducation aux sciences. Nous, on peut la compléter, par exemple en organisant les Researchers’ Days ou en co-organisant le Science Festival. Ou en envoyant des chercheurs dans les lycées pour expliquer leur travail. Nous faisons cela une fois par an. Il est important pour les lycéens de savoir qu’il y a des débouchés dans la recherche au Luxembourg ; cela peut influencer positivement leurs choix d’études et de carrière. Il y a 25 ans, ces postes n’existaient pratiquement pas.

On constate aussi que, surtout dans l’enseignement fondamental, les enseignants souvent ne sont pas assez formés aux matières scientifiques et se sentent donc mal à l’aise pour les expliquer. Ils sont demandeurs de formations. C’est pour cela que nous avons soutenu la création du SciTeach Center au sein de l’Université. Il prodigue des formations scientifiques aux enseignants. Nous avons aussi créé des dossiers pédagogiques sur notre site Science.lu, qui peuvent les motiver pour faire des expériences et apprendre la méthode scientifique, et pas seulement les faits scientifiques. Dans cette approche, les enseignants sont là pour guider les enfants, leur apprendre à observer et à expérimenter. Personne ne leur demande de tout savoir et tout connaître.

Comment le Wëssens-Atelier s’est-il inscrit dans votre démarche ?

Nous avons un programme appelé PSP – Promoting Science to the Public. C’est notre quatrième pilier, notre programme de financement qui nous permet d’aider financièrement ceux qui font la promotion des sciences. Donc d’un côté nous sommes actifs nous-même dans le secteur – de manière générale en essayant de créer des activités fédératrices – de l’autre côté nous donnons du support aux autres.

Le Wëssens-Atelier est un des acteurs qui a soumis un dossier PSP et qui a été sélectionné. Les projets PSP sont évalués par des experts internationaux, en toute indépendance. Cela indique donc que la qualité de l’offre du Wëssensatelier a été jugée bonne et pertinente par des experts. La stratégie n’est pas d’encourager des créations spécifiques en fonction d’une politique déterminée par nous. Nous recevons simplement les demandes, variées, et tout ce qui est jugé bon reçoit notre support financier.

Comment voyez-vous cette initiative ?

Le Wëssens-Atelier fait partie de ces associations qui s’attachent à sensibiliser les jeunes aux sciences et aux techniques. Cela fait un bon complément pour les écoles et les lycées. Leur manière de rendre les choses attractives, par le biais du bricolage, est importante. C’est une porte ouverte vers l’ingénierie et les sciences, mais même en quelque sorte vers l’artisanat. L’école, quant à elle, doit obligatoirement parler plus aussi des aspects théoriques, parfois plus austères. L’approche ludique de ces initiatives extérieures contribue à l’image positive des sciences. Nous sommes heureux de soutenir ces acteurs.

Sent-on les effets concrets de toutes ces initiatives ?

Le domaine de la recherche est encore très jeune au Luxembourg. L’université par exemple n’a été créé qu’en 2003. A travers les derniers 10 à 20 ans, beaucoup a changé. Pas seulement à cause des activités de promotion de la culture scientifique – qui jouent un rôle important pour ancrer les sciences dans la société – mais aussi parce que les chercheurs font un bon travail et que de plus en plus il est connu que le Luxembourg a réellement développé un secteur reconnu pour son excellence à l’international. Nous faisons régulièrement un sondage représentatif sur la notoriété et perception des sciences auprès du grand public. On voit bien que l’intérêt et le support de la population envers les sciences ont continuellement augmenté dans la société. Aussi la confiance envers la recherche est à un niveau élevé comparé à d’autres pays, et les gens très majoritairement jugent que la recherche a un impact positif sur leurs vies.

Le Luxembourg est-il, aujourd’hui, un pays de science ?

Je ne pense pas que notre renommée à l’international soit déjà faite en ce sens – sauf pour ceux qui s’y connaissent. Mais les choses bougent. Dans certains domaines, nous avons réussi à créer des choses qui sont reconnues à l’international, en biomédecine, dans le domaine des matériaux, de la sécurité informatique… Les échanges transfrontaliers, multiculturels et multilingues, nous distinguent particulièrement. Et entre-temps nous pouvons offrir de belles opportunités à des chercheurs scientifiques. Quelque chose qui n’était pas encore le cas quand moi j’ai commencé mes études de chimie et de langue allemande.