Donnerstag, der 26. Februar 2026

CRAB : une start-up qui retrouve la valeur des déchets

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Dans les bureaux de Bereldange, une équipe de jeunes ingénieurs, tous issus de l’Uni Luxembourg, est à l’œuvre derrière caméras et pc. Sa mission : élaborer des programmes permettant d’identifier avec précision des déchets ménagers, des déchets de construction ou autres. La jeune société CRAB s’est donné pour objectif de rétablir un chaînon manquant dans la chaîne du recyclage, en redonnant un nom et des caractéristiques à des résidus qui ne seraient pas valorisables autrement. Pour faire connaître son projet, elle avait posé sa candidature au Prix Armand Delvaux 2025, remporté finalement par Steffen Holzbau et sa poutre composite.

Carte d’identité pour détritus

Le fondateur de CRAB, Jeff Mangers, explique : « Quand on jette un produit, abîmé, cabossé, privé d’étiquette, on coupe le lien avec toutes les informations qui y sont liées :  composition, origine, recyclabilité, valeur économique. Tout disparaît dans la poubelle. Et si on perd ces caractéristiques, c’est aussi une partie de la circularité qui s’effondre. »

Jeff Mangers

Redonner une carte d’identité à des ressources pour permettre leur recyclage ou au moins évaluer la qualité des flux de traitement, en identifiant les intrus, c’est la finalité des instruments que développe CRAB, sorti en 2025 de l’incubateur de l’Université. « Recréer de l’information à partir des résidus permet aux acteurs du tri et du recyclage d’optimiser leurs processus… et d’identifier les valeurs qui se cachent dans les flux », explique Jeff Mangers.

Un crustacé tristement symbolique

Le nom de la société, CRAB, n’a rien d’un acronyme! C’est plutôt le constat de la prolifération des déchets sur la planète, et d’une adaptation dramatique de certaines espèces. Le “crabe” de l’histoire, c’est le bernard-l’hermite, crustacé à l’abdomen mou, qui est connu pour utiliser des coquilles vides pour se protéger. En raison de la pollution marine, de nombreux individus remplacent ces coquilles naturelles par des déchets plastiques, tels que des bouchons ou des goulots, s’adaptant à un environnement saturé de débris. S’adapter, réutiliser, survivre dans un environnement saturé de déchets, c’est aujourd’hui le lot de toute l’humanité.

De la thèse à la synthèse

L’idée de l’entreprise prend racine dans une thèse de doctorat de Jeff Mangers, menée à l’Université du Luxembourg entre 2019 et 2022. Son sujet : la conception de produits prévoyant leur circularité.

Le titre de la thèse: “Analysis of end-of-life process data to enable design knowledge for circularity – Analyse des données relatives au processus de fin de vie afin de permettre l’acquisition de connaissances en matière de conception circulaire”. Un travail qui part d’un paradoxe : certains emballages sont recyclables en théorie, mais pas en pratique. Exemple concret : une bouteille en PET transparent peut avoir une chance de redevenir une bouteille. Une bouteille colorée (ou un verre teinté) beaucoup moins.

Et c’est là que tout se joue : comment faire remonter, vers ceux qui conçoivent les produits, les contraintes réelles du tri et du recyclage ? Comment éviter de fabriquer, dès le départ, des objets condamnés à une “seconde vie” de moindre valeur (textile, isolant, etc.) ?

Des caméras et l’intelligence artificielle pour identifier les ressources

Le constat de Jeff Mangers est simple : « En supermarché, on a toutes les informations sur le produit… mais dès qu’on le jette à la maison, tout est perdu. » Cette perte n’est pas seulement environnementale : elle est économique. Sans données, impossible de savoir ce qui se trouve réellement dans un échantillon de déchets, ce qui a été correctement trié, ou ce qui a été perdu. CRAB veut donc faire parler les déchets.

Concrètement, la start-up développe un système basé sur des caméras et de l’intelligence artificielle capables d’identifier des objets sur des tapis de tri : canettes, bouteilles, emballages, blisters de médicaments, briques alimentaires, plastiques divers… L’IA transforme l’image en données : volumes, proportions, erreurs de tri, valeur économique.

Ce n’est pas du tri “actif” : CRAB ne sépare pas les objets du tri, mais elle produit l’information qui permet aux industriels d’agir.

Dans la construction aussi, beaucoup à gagner

Un exemple parlant vient des déchets de construction. Aux Pays-Bas, CRAB a installé son système chez un opérateur qui reçoit des chargements hétérogènes : béton, bois, métal… souvent mélangés, issus de démolitions. Le défi est permanent : les flux changent chaque jour, et le réglage des machines de tri doit s’adapter en continu.

Avec deux caméras, CRAB mesure la performance du tri : combien de morceaux de béton se retrouvent dans la fraction bois, et inversement. « Toute pièce qui arrive dans le mauvais flux, c’est une perte », explique le fondateur. Grâce aux données, l’opérateur peut paramétrer à nouveau ses machines et vérifier immédiatement si le tri s’améliore. À la clé : moins de pertes, plus de valeur récupérée.

Le même principe s’applique ailleurs : mieux comprendre ce qui entre, ce qui sort, et ce qui se perd entre les deux.

Faire les poubelles pour vendre une solution

La start-up compte déjà ses premiers clients. Au Luxembourg, l’un des projets a été mené avec l’Administration de l’environnement, autour de l’analyse du déchet résiduel — la fameuse “poubelle noire”. L’objectif : mesurer la part de recyclables qui s’y trouvent encore. Aujourd’hui, ce type d’analyse peut encore mobiliser « une dizaine de personnes » qui trient à la main pour produire des statistiques. Un travail long et coûteux.

CRAB vend donc déjà des données et des rapports. Mais l’objectif est plus ambitieux : commercialiser son boîtier intelligent à partir du milieu de l’année 2026, avec une partie logicielle adaptée : selon les besoins, un client pourra activer un modèle IA spécialisé dans les emballages, la construction, ou d’autres flux.

Ses atouts ? Mobilité et flexibilité

Sur un marché où de nombreux systèmes sont fixes, CRAB met en avant sa différence : la mobilité. Son boîtier est conçu pour être installé rapidement sur une chaîne de tri, en quelques minutes, y compris dans des environnements industriels variés. « On peut même l’emmener en avion », remarque Jeff Mangers. L’entreprise a fait breveter cette capacité à déployer rapidement un système d’analyse mobile.

Côté fabrication, CRAB conçoit tout le logiciel en interne, achète les composants (caméras, PC, boîtier) et réalise certaines pièces mécaniques par impression 3D.

Une équipe de jeunes ingénieurs, ancrée au Luxembourg

CRAB présente une équipe en croissance : trois fondateurs, deux conseillers et sept ingénieurs. Parmi les conseillers, un expert international du recyclage basé aux Pays-Bas, et un profil orienté « business development » avec un réseau Luxembourg/Belgique. Côté technique, l’équipe se répartit entre software, IA et mécanique, avec un renfort IA actuellement basé en Tunisie appelé à rejoindre le Luxembourg. Jeff Mangers, lui, est ingénieur en mécanique : Bachelor et Master à Vienne, puis doctorat au Luxembourg.

Que le produit, même usé, ne devienne pas un « déchet »

En filigrane, CRAB s’inscrit dans un mouvement plus large : celui de la traçabilité et des futures obligations réglementaires. Comme pour le nutriscore, tout produit, tout emballage, devrait à terme être doté d’un score de recyclabilité. L’enjeu pour la société, c’est de pouvoir faire changer les industriels sur des détails décisifs. On sait trop peu que la couleur d’une bouteille en plastique peut contrarier fortement son recyclage, ou que certains additifs intervenant dans la composition d’un contenant ou d’un emballage peuvent avoir le même effet néfaste. La logique de l’économie circulaire repose pourtant sur des produits compatibles au départ, et sur une information claire et disponible durant tout le cycle de l’objet, qui permet la réutilisation ou le recyclage du matériau.

Jeff Mangers a fait du sujet un combat très personnel, passionné : « On jette les ressources, on jette l’argent et on ne le voit pas ! Nous voulons aider à récupérer la valeur cachée de ce qu’on abandonne sans réfléchir. » Pour résumer : « Product without data is waste » — un produit sans données devient un déchet. CRAB veut justement empêcher cette bascule, en rendant aux déchets ce qui leur manque : l’information.